L’UE proroge ses sanctions, y compris contre le «dauphin de Kabila»

L’Union européenne a prorogé ce lundi les sanctions adoptées à l’encontre d’une quinzaine de responsables congolais en 2016 et 2017, jugés responsables de graves violations des droits humains et d’entraves au processus électoral au Congo. Parmi les personnes ciblées, le candidat du pouvoir à l’élection présidentielle prévue le 23 décembre, Ramazani Shadary – à la grande colère de Kinshasa, des personnes visées, mais aussi d’organisations régionales africaines.

Dans sa décision, le Conseil des ministres de l’UE « réaffirme l’importance de la tenue d’élections crédibles et ouvertes à tous dans le respect de l’aspiration du peuple congolais à élire ses représentants. Le Conseil réexaminera à nouveau les mesures restrictives compte tenu des élections en RDC et se tient prêt à les adapter en conséquence », indique l’UE dans un communiqué.

La décision devait être prise « sans grande discussion » par les ministres des Affaires étrangères de l’UE, indiquait déjà un haut responsable de l’UE, à la veille du week-end. « Les mesures restrictives (gel des avoirs et interdiction de voyager dans l’UE, NDLR) seront renouvelées car la situation n’a pas changé. On verra si elle aura changé après les élections et le cas échéant, on ajustera. Les élections sont prévues le 23 décembre. Voyons si elles ont bien lieu. Nous aimons les élections, surtout si elles sont bien menées, et c’est un gros “si”  », ajoute ce responsable.

Régulièrement pointé par le pouvoir congolais pour sa responsabilité personnelle dans l’adoption des sanctions européennes à l’encontre de responsables de l’ancienne colonie belge, le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders affirme qu’il s’agit « d’une décision européenne, sans influence de l’un ou de l’autre, prise sur base d’une analyse précise des faits. Il n’y a pas eu de débat politique. Et nous sommes prêts à réexaminer notre position à l’aune des élections ». Et c’est désormais « aux Congolais eux-mêmes de vérifier que les élections seront les plus correctes possible, vu qu’il n’y aura pas vraiment d’observateurs étrangers », ajoute le chef de la diplomatie belge, interrogé par Le Soir.

Dans un entretien au Soir publié le 1er décembre, le président Kabila avait qualifié ces sanctions, notamment celle qui visent son « dauphin », de « tout à fait illégales, injustes, arbitraires, orientées politiquement (…) Dans quel monde vivons-nous, où ceux qui ont la force ou croient l’avoir peuvent s’arroger un tel droit ? Moi, je fais pleinement confiance à tous ceux qui ont été sanctionnés, et surtout les officiers ; je sais qu’ils défendent l’Etat de droit. On me dit que si tout se passe bien lors des élections, les sanctions pourraient être levées. Mais moi je m’en fous. Pour les élections, tout va très bien se passer, et cela ne dépendra pas des sanctions ».

Un mois plus tôt, le « dauphin » nous déclarait : « Loyal au président Kabila, je suis un homme à abattre. Un tel coup porté par l’Union européenne, qui m’a jugé sans m’avoir entendu, c’est injuste ». Quant à l’effet des sanctions, Ramazani Shadary relevait : « Je n’ai pas de biens chez vous, pas même un vélo ! ». Reste l’interdiction de circuler sur le sol européen…

Dans son règlement du 29 mai 2017 publié au Journal officiel, l’UE expose longuement les motifs des sanctions prises à l’encontre de M. Shadary, alors vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur et de la sécurité. Dans ces fonctions, « Ramazani Shadary est officiellement responsable des services de police et de sécurité ainsi que de la coordination du travail des gouverneurs provinciaux. À ce titre, il est responsable de la récente arrestation d’activistes et de membres de l’opposition, ainsi que de l’usage disproportionné de la force depuis sa nomination, tel que les mesures de répression violente prises contre des membres du mouvement Bundu Dia Kongo (BDK) au Kongo central, la répression à Kinshasa en janvier et février 2017 et le recours disproportionné à la force et à la répression violente dans les provinces du Kasaï ».

En mai 2017, l’UE ne pouvait évidemment présager que Shadary serait soudainement adoubé par le pouvoir à Kinshasa pour se présenter à la succession du président Kabila. Le hasard du calendrier a fait que l’examen annuel du renouvellement des sanctions intervienne maintenant, après que l’ex-ministre de l’Intérieur a été porté candidat à la présidence. La situation sera évidemment compliquée pour l’UE, dans l’hypothèse où le « dauphin » serait élu, au terme d’un scrutin peu/pas crédible : la pratique européenne consistant généralement à cibler des hauts responsables mais pas des chefs d’Etats ou de gouvernement, la délicate question se poserait d’une « sortie » de Shadary de la liste des personnes visées par les sanctions…

Quant à l’accusation d’ingérence alors que le processus électoral est en cours, un responsable de l’UE note que « l’Union européenne n’est pas le seul acteur international à avoir jugé nécessaire de créer un levier pour une transition politique et un processus électoral réel ».

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